Retour sur les cinq interventions marquantes de l’Agora des Colibris en Bretagne

Affiche de l'Agora 2020 des colibris

Comment les projets atypiques d’installation rurale peuvent-ils contribuer à la résilience des territoires ? Comment les territoires peuvent accompagner ces nouvelles formes d’installation ? Telles étaient les questions abordées lors de la 3e rencontre de l’Agora des Colibris, ces 3 et 4 octobre 2020. Cet article résume les cinq interventions les plus marquantes.

1 – Autonomie alimentaire, dépasser les fantasmes pour réinscrire les dynamiques alimentaires dans les territoires

 

La crise du Covid, entre épiphénomène et révélations

 

Frédéric Wallet, chercheur membre du Réseau mixte technologique Alimentation locale commence avec un constat national. Si pendant le confinement les comportements alimentaires ont changé, il nous affirme qu’il s’agissait d’un “épiphénomène”. Aujourd’hui les flux sont les mêmes qu’avant le confinement, tout le monde a repris ses habitudes. En revanche, ce qui n’est pas un épiphénomène est bien la hausse de la précarité alimentaire. Le secours populaire inscrit ainsi sur 2020 une hausse de 45% des demandes comparé à 2019. Le chercheur relève également qu’à certains endroits, pendant le confinement, les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) se sont montrés très opérationnels. D’après les observations nationales du Réseau Mixte Technologique (RMT), les PAT les plus réactifs ont été ceux qui présentaient “une forte organisation interne tant du côté de la société civile que des filières locales, Économie Sociale et Solidaire (ESS) ou pas”.

 

Le mythe de l’autonomie alimentaire au tapis

 

Inévitablement, la crise a posé la problématique de la solidité de nos circuits alimentaires mondialisés. De nombreuses questions se sont alors posées. Ainsi, si c’est surtout la logistique qui a posé problème pendant la crise (tant à l’échelle mondiale que locale), la question de l’autonomie alimentaire était dans toutes les bouches. Pour Frédéric Wallet, si “l’autonomie alimentaire au sens littéral n’est ni atteignable ni souhaitable”, elle est en revanche le parfait argument pour opérer une prise de conscience. Elle permet notamment de :

  • S’interroger et découvrir les marges de manœuvre : l’importance de la polyculture, l’agriculture biologique, la place des agriculteurs dans la société, etc…
  • Réfléchir à l’échelle pertinente du bassin alimentaire en fonction des aliments et des enjeux locaux
  • Réduire l’alimentation carnée

Ce sont finalement ces réflexions qui permettent à chacun de comprendre les trois piliers de la relocalisation des systèmes alimentaires :

  • Coexistence des modèles
  • Mise en commun des ressources
  • Structuration des filières pour une juste répartition de la valeur ajoutée pour les acteurs et les territoires

 

 

2 – Deux expériences de cafés, bars, lieux culturels, restaurants, épiceries en centre-bourgs

 

Une société coopérative et une association

 

Un Café des possibles et Le Melar dit sont deux établissements bretons proposant aux habitants de 2 villages, Guipel et Loc Melar, de multiples services.

Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC), un Café des possibles rassemble 90 sociétaires locaux et emploie 2,8 ETP. Ses 3 piliers économiques sont :

  • l’épicerie  – restaurant
  • le bar
  • l’offre de concerts, spectacles de théâtre, projection cinématographiques et soirées jeux

L’épicerie-restaurant s’approvisionne auprès de 68 producteurs locaux, majoritairement sous forme de produits bruts. Le bio est présent mais pas exclusif pour des raisons d’accessibilité. Les 2 salariés associés ont 40 % des parts et les autres sociétaires, civils, privés ou publics possèdent les 60 % restants.

L’association Le Melar dit part d’une volonté de la commune de racheter une des maisons de la place pour “En faire quelque chose si jamais”. La commune a ainsi travaillé main dans la main avec les 2 futurs salariés de l’association. Ils ont pu apporter leur énergie, leur envie et leur expérience au projet que la commune a facilité par le portage et la mise à disposition du lieu. La rénovation de la maison (250 k€) s’est majoritairement faite lors de chantiers participatifs pour être très vite dans le “faire” tant pour les futurs salariés que pour les citoyens.

Côté accompagnement et financement, c’est la diversité qui a primé. Finance participative auprès de groupes Cigales, de l’Union Régionale des Sociétés Coopératives (URSCOP) ou du groupe local TAG 35 : c’est avant tout l’ESS qui a été mise en avant pour financer et accompagner ces projets. L’intercommunalité a également été d’une grande aide par le biais des maires des communes et des habitants.

“Notre meilleur accompagnement finalement ça a été d’aller voir les autres”.

 

Des projets pour sensibiliser ou avant tout un lieu convivial ?

 

La fin du cercle samoan autour de ces initiatives porte sur le pouvoir de ces initiatives pour sensibiliser et ouvrir la population locale à diverses idées : du bio au développement local en passant par l’ESS. Pour le Melar Dit, il n’est pas question de “vendre” la démarche, le projet de territoire ou l’approche durable du projet. Les deux établissements sont d’accord : “Nous on veut que les gens aiment le lieu pour ce qu’il est. Et c’est parce qu’ils aiment le lieu qu’ils peuvent volontairement ou pas, s’ouvrir aux rouages du projet”. Pour Un café des possibles, contrer le tabou de l’argent est essentiel, surtout dans le monde de l’ESS. Pourtant, dès les 1ers mois il a fallu mobiliser les associés et “mettre les pieds dans le plat”. “Quand on a montré à l’Assemblée Générale (AG) de mi-2019 qu’on était à -34 k€, ça a fait un électrochoc”. L’investissement de la population locale autour du projet, surtout quand il s’agit des sociétaires, peut aussi passer par là. Enfin, le Covid a été une des meilleures façons de faire connaître ces lieux à destination de l’intégralité de la population locale dans des communes très rurales.

 

3 – “Comment fabrique-t-on un projet collectif ?” avec l’Institut des Territoires Coopératifs (Instercoop)

 

De la bonne volonté individuelle à la maturité coopérative

 

Anne et Patrick Beauvillard sont les co-fondateurs d’InsTerCoop, un laboratoire de recherche, action et formation sur les processus coopératifs. Après avoir observé de nombreuses coopérations partout en France, ils en ont déduit que coopérer, c’est avant tout être co-auteur d’une même œuvre”. Collaborer c’est être capable d’écrire une même œuvre avec un seul stylo et donc : écrire pour le collectif, interroger l’autre avant d’écrire et être capable de passer le stylo. Mais est-ce si simple ? Ce qu’ils ont pu constater c’est que, particulièrement dans les milieux militants, la coopération fonctionne mais dans l’entre-soi. “On sait coopérer mais qu’avec nous même”. Arriver à dépasser ce stade c’est être sur le chemin de la maturité coopérative. Ce concept tient en une question “Sommes-nous en co-œuvre ?” à laquelle la réponse devrait tourner autour d’un équilibre entre:

  • l’énergie déployée sur le projet en externe (50%)
  • celle déployée en interne pour le fonctionnement du projet (50%)

 

Encore une fois, l’outil ne fait pas le projet

 

Si aujourd’hui des milliers d’outils pour coopérer existent, il ne sont que des outils. Sans le geste adéquat, l’outil peut au mieux être inutile au pire desservir la coopération. Ce geste adéquat se trouve alors en tâtonnant autour des motivations des coopérants, de l’implicite et de la compréhension humaine de la situation. Il s’agit de tout ce qui se produit dans les interactions du “Je”, du “Nous” et du “Projet”.

“C’est dans les interstices de la rencontre que naît et vit le processus coopératif.”

Néanmoins, certaines méthodes ou comportements empêchent l’émergence de processus créatifs dans “les interstices”. Anne et Patrick nous rappellent alors les neufs temps fondamentaux de la coopération pour permettre la maturité coopérative :

  • Disponibilité mentale
  • Lien pour (re)connaître
  • Cadre (De quelle manière nous allons cheminer ensemble ?)
  • Introspection (Se donner le temps du je)
  • Se dérouter (Quel avantage à ne rien faire ? Quel risque à réussir ?)
  • Maturité coopérative (Sommes-nous en co-œuvre ?)
  • Retour nourrissant (Ce que j’ai vécu et ce qui m’a manqué)
  • Décantation

Le site internet de l’Instercoop regorge de ressources. Vous pouvez notamment retrouver cinq webinaires qui décortiquent les processus qu’Anne et Patrick ont pu analyser.

 

 

4 – Aliment’Action, une expérimentation participative autour de l’alimentation en Deux-Sèvres

 

Du constat d’un échec à la création d’Aliment’Actions

 

Cyril BOMBARD, associé chez Wision travaille depuis 1 an sur la Zone Atelier dans les Deux-Sèvres. Il travaille aujourd’hui avec les équipes du CNRS. Ces équipes étudient depuis 25 ans la biodiversité de la zone et tentent de faire changer les pratiques agricoles en utilisant le levier de la production. L’arrivée de Wision sur la Zone Atelier fait suite à un constat. Les 25 années à travailler sur le seul levier de la production n’ont pas porté leurs fruits. Il faut ainsi tester d’autres approches et impliquer d’autres publics : de la production à la consommation. C’est ainsi qu’est né le programme Aliment’Actions, un programme de recherche-action. Il se construit sur deux idées fortes, ” celle des solidarités et celle des interdépendances entre acteurs humains et non-humains du territoire.”

 

Une recherche-action au plus près du local : créer des “impulsions de territoire”

 

Le projet se décline à l’échelle communale. Chaque année, ce sont 3 communes de plus dans lesquelles Cyrille déploie la démarche afin de mettre le plus possible l’alimentation au centre des échanges entre citoyens. Pour lui, l’alimentation est quelque chose que chacun partage quel que soit son positionnement sur la question agricole. En partant de ce constat, il construit ses animations autour de 3 principes :

  • Faire de l’interconnaissance entre les populations
  • Redonner goût au cadre de vie et le relier à l’alimentation
  • S’appuyer sur les communs avant tout pour pouvoir parler

 

C’est ainsi qu’Aliment’Actions crée des “impulsions de territoires“. Pour Cyrille, le rôle de l’expérimentation n’est pas de porter ni même d’accompagner des projets. Pour lui, :

  • Les équipes du programme renseignent les acteurs et créent des occasions de mise en commun, de la connaissance et de la reconnaissance
  • Les acteurs portent les projets et les initiatives locales
  • Les associations locales de développement agricole accompagnent les porteurs de projets car elles ont l’expertise du sujet

Le travail autour de ce projet est donc avant tout un système d’animation et de régulation sur le long terme des interactions autour du système alimentaire local. Ce que cherchent à démontrer Wision et tous les acteurs derrière ce programme de recherche, c’est avant tout l’utilité de la concertation. Pour reprendre les termes du Melar Dit cité plus haut, il s’agit d’abord de donner envie sur du concret pour faire en sorte que petit à petit la concertation soit au service du projet de fond.

 

5 – CRATer et PARCEL des incroyables outils numériques de sensibilisation

 

L’Agora des Colibris a enfin été l’occasion de présenter 2 outils numériques de sensibilisation et de pédagogie sur l’agriculture et l’alimentation. Ces 2 outils tentent de rendre plus lisibles les enjeux parfois complexes de la relocalisation de l’agriculture et de l’alimentation.

CRATer un outil 100% open source et bénévole des Greniers d’abondance

 

Le concept de CRATer c’est de rassembler en un outil toutes les données existantes sur le sujet issues de multiples sources publiques, rendues publiques ou en open source. Cet outil de big data rassemble par exemple les données du Cerema, du recensement général agricole, de Solagro ou même de l’outil PARCEL (voir plus bas). Il est conçu pour contribuer à la réflexion en donnant accès aux données.

CRATer se positionne comme le “calculateur de la résilience alimentaire d’un territoire”. Il propose ainsi un pré-diagnostic de la résilience alimentaire de votre territoire en s’appuyant sur des données de base pour évaluer :

  • Le rapport entre votre production et vos besoins = l’autonomie alimentaire
  • L’impact des pratiques agricoles locales sur l’environnement et la biodiversité
  • La dynamique de la population agricole
  • La politique foncière appliquée localement

En partant de chaque indicateur, le calculateur indique les marges d’action et objectifs à atteindre pour imaginer un système alimentaire local équilibré et donc résilient.

 

PARCEL de Terre de Liens

 

PARCEL, anciennement “Calculateur alimentaire” de Terre de Liens permet de “découvrir l’empreinte spatiale, sociale et environnementale de l’alimentation en fonction des modes de production et de consommation”. L’outil sensibilise par la prospective en permettant à l’utilisateur de rentrer ses objectifs en matière de production. Il peut ainsi observer les conséquences de ces actions sur son territoire. PARCEL permet de réfléchir ainsi l’évolution des :

  • surfaces agricoles nécessaires localement
  • emplois agricoles que nécessite la production
  • émissions de CO² en positif ou négatif

 

En fonction :

  • du taux de relocalisation (nombre de personnes concernées par la relocalisation : un stage, un établissement scolaire ou médicosocial, la totalité, …)
  • de la part de bio dans l’alimentation locale
  • de la part de produits animaux dans la population locale

 

L’outil n’a pas vocation à prédire l’avenir, il sert avant tout à donner une idée des impacts concrets de la relocalisation alimentaire. Il interroge également le concept de relocalisation en permettant de mieux comprendre ses nuances. Comme CRATer, l’outil se veut pédagogique pour donner à chacun les clés de compréhension et se lancer sur le terrain.

 

 

L’Agora des Colibris à Guipel en Bretagne

Cette rencontre était la 3e d’un cycle sur toute l’année 2020 qui posait les questions des nouvelles formes d’installation en milieu rural. Retrouvez toutes les informations sur la page du site dédié au cycle où vous pourrez retrouver aussi les ressources issues des autres rencontres. L’intégralité des échanges a été enregistré et les podcasts sont disponibles sur le site.

 

BRUDED était partenaire de cette 3e rencontre de l’Agora des Colibris. BRUDED est une association d’élus ouverte aux communes et intercommunalités de la région Bretagne et de Loire-Atlantique. Réseau d’échanges entre collectivités, il travaille avec des collectivités engagées dans des projets de développement durable où « les élus parlent aux élus ».

 

 

 

Vous souhaitez en savoir plus ? Contactez-nous !

 

Coline BABAUDOUChargée de mission Démarches alimentaires de territoire / Revitalisation des centres-bourgs

E-mail : coline.babaudou@pqn-a.fr

 

Xavier STEFFAN, Chargé de mission Démarches alimentaires de territoires / Ruralités

Email: xavier.steffan@pqn-a.fr

Tél: 06 31 26 44 23

 

Zoé PUJOL, Chargée de mission Démarches alimentaires de territoire / Installation en agriculture

E-mail : zoe.pujol@pqn-a.fr
Tél : 06 31 21 56 09

 

 

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