« Les Misérables », retour sur la projection-débat à l’Utopia

“Les Misérables”, un film réalisé par Ladj Ly en 2019, était au cœur de la soirée projection-débat qui s’est tenue le mercredi 11 mars au cinéma l’Utopia à Bordeaux. Arrivé 2nd du “Prix découverte du public” fondé par Les amis de l’Utopia, l’association a voulu organiser une projection-débat dans la continuité en invitant des experts spécialisés des problématiques liées aux banlieues. Revivez les points forts de cette soirée.

Michel, président de l’association, a fait le choix des intervenants en prenant soin d’avoir un débat riche en expériences et analyses. Sont venus nous faire part de leurs témoignages à la suite de la projection :

 

« Les Misérables », une étincelle sur la banlieue

 

Sur fond de victoire de l’équipe de France à la coupe du monde de football en 2018 et de la Marseillaise chantée collectivement, la projection s’ouvre sur une scène de liesse partagée. Une fraternité qui ne sera que provisoire…

Le film relate l’histoire de Stéphane, policier ayant quitté Cherbourg pour intégrer la brigade anti-criminalité (BAC) de Montfermeil. Il fait équipe avec Chris et Gwada, deux “baqueux” caractériels mais expérimentés du quartier. Ensemble, ils rencontrent au cours de leurs tournées quotidiennes les personnes influentes et les différents groupes qui composent la cité des Bosquets. Alors que le respect et les rôles de chacun sont clairs au sein du quartier, il suffira de 24 heures pour que tout bascule.

Une altercation avec les propriétaires gitans d’un cirque installé dans le quartier, à qui le jeune Issa a volé un lionceau, renverse le cours de l’histoire. Le trio de policiers, ayant rapidement trouvé le coupable, sont débordés par son interpellation qui dégénère en lourde bavure. Ce n’est sans compter sur un des jeunes du quartier qui filme la scène avec son drône. Les policiers réalisent alors l’ampleur et la gravité de leurs actes. 

La panique s’empare de tous. Les jeunes se rapprochent des Frères Musulmans pour leur protection. Les trois  policiers se tournent quant à eux vers les barons de la drogue du quartier pour faire étouffer l’affaire. Finalement, la situation ne sera maîtrisée par aucun d’eux.

La tension s’amplifiant au fil des heures, c’est une scène d’une rare violence entre jeunes révoltés et policiers dépassés qui clôt la projection sur un constat : de victime à coupable et de coupable à victime, il n’y a qu’un pas.

 

De l’émotion à la réflexion, un film qui bouscule

 

La discussion s’est ouverte dès la fin de la projection entre les trois experts et la salle, qui était comble du haut de ses 150 entrées.

 

Le consensus d’une réalité montrée

 

Suite à leurs réactions “à chaud”, les intervenants se sont tout d’abord accordés sur un fait. Selon eux, le film propose une description d’une réalité certes fictionnelle mais vraie de ce qu’il peut se passer. Toutefois, ils précisent qu’il ne faut pas en faire une généralité pour tous les quartiers sensibles. Cette réalité montrée et révélée en images a pris la forme d’un malaise général dans la salle. Du rire aux pleurs, de la colère à la peur, l’émotion était de mise pour ce début d’échanges.

Cette émotion était d’autant plus vive que l’éventuelle justesse du diagnostic fait par le réalisateur n’offrait pas de véritables perspectives sur ce qu’il convenait de faire dans ces quartiers. Ladj Ly a en effet choisi de nous donner le choix. En tant que spectateurs, nous sommes laissés libres d’estimer quel pourrait être à la fois le problème et la solution de cette alarmante situation à l’issue du film, si tant est que solution il y ait.

 

Le sentiment d’une impuissance partagée

 

L’interprétation de la fin du film, laissée propre à chacun, a suscité la prise de parole dans la salle. Certains estimaient que cette clôture du film laissait présager d’un futur optimiste, plein d’espoir et de revalorisation de cette jeunesse bafouée mais révoltée pour son avenir. D’autres au contraire voyait dans cette clôture du film le pessimisme d’une jeunesse vouée à son sort de n’être que méprisée et discriminée.

Malgré tout, une impression d’impuissance était partagée, tenant de la sidération de ne plus voir s’exercer la moindre autorité dans ce quartier. Qu’elle soit parentale, sociale ou étatique, tout semble ne se résumer qu’à des rapports de force. Alors que l’autorité est censée être un vecteur de construction, elle ne se résume ici qu’à une violente répression.

 

Quelques alternatives exposées par les intervenants

 

Thierry Oblet et le concept de “fausse société”

 

On pourrait croire que l’émeute finale n’est que le moment douloureux mais nécessaire pour penser (panser?) une société radicalement différente de la nôtre, d’où toutes les discriminations seraient proscrites.

C’est devant ce constat que le sociologue a introduit le concept de « fausse société » pour qualifier la sociabilité de ce quartier.  La société est-elle déterminée par la perception de ce que les gens font ou est-elle enfermée dans la perception de ce qu’ils sont ?

L’enfermement identitaire semble nettement l’emporter selon lui. Les individus ne seraient ni acteurs ni créateurs de leurs propres vies puisqu’ils seraient prédéterminés par leur naissance, leur groupe social, leurs appartenances. C’est en cela que Thierry Oblet parle de « fausse société ». Ce serait une sorte de somme d’individualismes formant un groupe préétabli qui finalement ne fait pas société, ou qui fait fi d’une société illusoire.

Cette idée a permis d’aller plus loin. N’est-ce pas tout simplement la réalité la plus profonde de notre société qui est exposée dans ces quartiers ?

 

Un Etat social inexistant selon Vincent Labérou

 

Vincent Labérou a évoqué la place, ou plutôt de l’absence, des travailleurs sociaux au sein du film. Le Maire et la médiation sociale de Montfermeil sont-ils de vrais ou de faux travailleurs sociaux ?

Selon lui, l’Etat social est invisible dans le film. Aucune figure n’incarne de façon honnête et représentative le travail social à l’oeuvre dans les quartiers aujourd’hui. La solidarité nationale est rendue invisible au profit d’une solidarité plus communautaire.

C’est avec la notion « d’emprise » que M. Labérou nous explique comment le poids du groupe peut entraîner un jeune. Pour lui, l’adolescence est symptomatique de l’émancipation par le groupe. C’est la solution pour trouver de l’ordre dans le désordre. C’est exactement l’illustration de ce qu’il se passe avec chacun des groupes présents dans le quartier. On le voit par exemple au travers de l’endoctrinement que peuvent entraîner des figures de « respect » que peuvent être le Maire ou encore Salah (le gérant du kebab).

D’ailleurs, des divergences ont concerné le rôle de Salah. Pour certains, il serait le chef des Frères musulmans. Pour d’autres, il ne serait qu’un simple musulman qui pratique sa religion scrupuleusement. Cependant, il demeure un consensus autour du fait qu’il soit la seule figure de puissance du quartier.

Toutefois, cette figure est-elle réellement salvatrice ou plutôt perverse ? La scène finale introduit légitimement un doute entre ces deux options.

 

Pour Habibata Diabira, le film est un outil de médiation avec les jeunes

 

Habibata Diabira s’accorde avec M.Labérou sur le fait que la figure du Maire n’est en aucun cas une « figure sociale ». L’animatrice socio-culturelle nous a alors partagé sa propre expérience, et ce, en toute simplicité. Ayant amené les jeunes du centre social voir le film à 4 reprises, elle considère que c’est un réel outil de médiation pour parler avec eux de leurs rapports aux discriminations.

C’est autour de cette question qu’elle et son équipe ont crée un court-métrage intitulé « Pied d’immeuble », co-construit avec et pour les jeunes.

 

 

« Il n’y a pas de mauvaises herbes ou de mauvais hommes, il n’y a que des mauvais cultivateurs »

 

Après avoir emprunté le titre de “Les Misérables”, Ladj Ly a choisi de clôturer son œuvre en citant ce même ouvrage de Victor Hugo : « il n’y a pas de mauvaises herbes ou de mauvais hommes, il n’y a que des mauvais cultivateurs ». Cette phrase apparaît comme une conclusion : c’est une société en mauvais état qu’il a volontairement montré dans le film.

Loin de vouloir désigner de coupable, Ladj Ly rappela l’enseignement de l’histoire vraie qu’il a voulu raconter lors de son discours pour sa récompense du César du meilleur film en février 2020 : « le seul ennemi ce n’est pas l’autre, c’est la misère».

Dans un tel contexte, quelle est donc la place de la politique de la ville ?
Sa légitimité tient elle à son rôle de réintroduire l’institution dans les quartiers ?
La logique de ghetto, nettement perceptible dans le film, n’est-elle pas celle que la politique de la ville combat le plus ?
Ce sont autant d’interrogations que ce film nous invite à considérer.

 

Article rédigé par Laurine Brun

 

Ressourcez-vous :

 

  • Thierry Oblet :
    Défendre la ville la police, l’urbanisme et les habitants (La ville en débat). Paris (France): Presses universitaires de France (2008)
    – Gouverner La Ville Les Voies Urbaines De La Démocratie Moderne. Paris (France). Presses universitaires de France (2005)

 

 

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