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Parole d'acteur #29 - Vincent Léna, Président de la Chambre régionale des comptes de Nouvelle-Aquitaine et initiateur des Cités éducatives

Publié le 06/03/2026
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Très engagé sur les questions d'éducation en quartiers populaires, Vincent Léna est Président de la Chambre régionale des comptes de Nouvelle-Aquitaine depuis février 2025. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, son intuition au lancement des Cités éducatives et sur les défis qu'elles rencontrent aujourd'hui.  

Vous êtes aujourd’hui Président de la Chambre régionale des Comptes de Nouvelle-Aquitaine, mais vous avez auparavant été en charge de questions éducatives et notamment à l’initiative de la première Cité éducative à Grigny. Pouvez-vous revenir sur votre parcours et nous expliquer dans quel contexte vous avez porté ce projet ?

Mon parcours est celui d’un acteur public préoccupé par la question persistante des quartiers marginalisés de nos villes et les difficultés d’intégration de leurs six millions d’habitants, malgré tant de drames et de plans d’urgence. Beaucoup de choses ont été tentées, et j’ai moi-même essayé des solutions sur le terrain comme sous-préfet ou responsable ministériel, avec quelques résultats, mais souvent trop fragiles pour changer la donne. C’est pourquoi quand le Premier ministre Valls m’a envoyé en mission à Grigny (Essonne) après les attentats de 2015 qui impliquaient un jeune du quartier de la Grande Borne, j’ai accepté de partager deux ans de la vie des habitants et des acteurs sociaux. 

J’ai alors compris que la réussite des enfants était l’inquiétude de tous les adultes, et qu’elle pouvait faire l’objet d’une grande cause consensuelle, un objet de mobilisation dans la vie à l’école, dans la rue, à la maison. Plutôt qu’une myriade d’actions utiles mais dispersées, il fallait ouvrir un grand chantier pour « sauver les enfants et les jeunes », souvent en échec scolaire, leur donner de meilleures chances que leurs parents de réussir dans leur vie et la société. Restait à trouver la méthode, qui fut celle de faire « Cité éducative » autour de l’école, en organisant méthodiquement des passerelles entre tous les acteurs de l’éducation, du parent à l’enseignant en passant par le formateur, l’éducateur sportif, l’intervenant culturel ou le bénévole associatif, depuis la petite enfance jusqu’à l’entrée dans la vie active. C’était finalement l’idée simple et forte qu’« il faut tout un village pour faire grandir un enfant », qui parlait aussi bien aux mamans du quartier qu’au conducteur de bus ou à l’éducateur spécialisé.

Une fois imaginé le concept, on l’a expérimenté avec le maire Philippe Rio sous forme de « Grand Projet Educatif », et j’ai ensuite proposé à Jean-Louis Borloo des « Cités éducatives » dans le cadre du plan confié par le Président de la République, dont je fus ensuite chargé de la mise en œuvre dans 80 premiers quartiers entre 2018 et 2020, sous l’autorité directe des ministres Jean-Michel Blanquer et Julien Denormandie.

Alors que j’ai laissé ce chantier il y a trois ans, qui concerne désormais 250 quartiers et un million d’habitants, je me réjouis du succès de l’idée auprès des élus, qui sont nombreux à vouloir bénéficier d’une Cité éducative. Je me rassure en voyant l’enthousiasme des acteurs et les volontés de partage, grâce notamment aux centres de ressource de la politique de la ville (CRPV) qui ont pris à bras le corps l’animation du programme (1). Mais je m’inquiète d’un pilotage interministériel national relâché, qui risque de freiner l’effet d’entraînement sur les grandes politiques de l’Etat et des collectivités, et aussi de l’abandon d’un programme ambitieux d’évaluation, qui associait élus et experts au niveau national dans un comité d’orientation. Ne gâchons pas l’idée que l’éducation devrait être l’arme la plus puissante contre les inégalités qui minent notre société, et ne décourageons pas les acteurs qui la font vivre, malgré l’adversité.

Vous insistez sur le fait que les Cités éducatives ne doivent pas être pensées comme un “nouveau dispositif”. Quelle est, selon vous, la force des Cités éducatives et ce qui les distingue des autres politiques publiques éducatives en quartiers prioritaires ?

La Cour des comptes elle-même vient de saluer dans un récent rapport l’originalité du projet des Cités éducatives, ce qui assez rare pour une institution que je connais bien et qui sait avoir la dent dure (2). Cette originalité tient au fait que c’est une « démarche » et non pas un « dispositif » parmi d’autres. La Cité éducative ne veut pas remplacer ou ajouter des pièces au puzzle déjà compliqué de l’action partenariale locale, elle veut créer des alliances éducatives pour travailler ensemble et non pas côte-à-côte, pour se concentrer sur quelques priorités clés, des points de blocage identifiés. Une autre particularité, très motivante pour les acteurs, c’est qu’il n’y a pas de modèle ou de solution toute faite, il faut partir d’un diagnostic sans concession, pour inventer un chemin, que les partenaires extérieurs au quartier se voient proposer d’accompagner (ministères, collectivités, institutions, partenaires privés…) avec méthode. Enfin, ce qui fait la différence, c’est peut-être la tonalité simple et positive du projet (inventer l’éducation du futur !), là où l’action sociale est souvent compliquée (les sigles et les silos !) et avant tout palliative (compenser des handicaps). Beaucoup de Cités éducatives sont d’ailleurs très fières de communiquer aux habitants ce qu’elles font, pour les inviter à participer eux aussi à une ambition qui change l’image du quartier, et ouvre le champ des possibles pour une jeunesse qui mérite le meilleur.

Près de dix ans après la création de la première Cité éducative, quel regard portez-vous sur les Cités éducatives ? 

La première Cité éducative a été expérimentée en 2018 à Grigny, avec la volonté d’élus, d’agents publics, d’associations déterminés à casser la machine silencieuse à broyer des destins d’enfants qui n’ont pas eu la chance de naître dans la bonne famille et le bon quartier. Ce qui a changé, c’est qu’après des années d’isolement et de résignation (« la politique de la ville n’est pas assez forte pour casser les inégalités et les communes en première ligne sont souvent les plus pauvres »), où seul le renouvellement urbain produisait des résultats tangibles mais longs, les acteurs ont repris espoir dans l’action publique et la participation des habitants. 

Le risque, c’est que certains élus voient dans une labellisation en Cité éducative une simple opportunité d’obtenir quelques crédits supplémentaires de l’Etat et un espace de dialogue avec l’Education nationale, et qu’ils passent à côté de l’occasion d’un grand projet transformateur pour leurs quartiers et leurs villes, en les mettant à hauteur d’enfant. Le risque, c’est que la Cité éducative ne devienne qu’un dispositif parmi d’autres.

Quels sont les principaux défis auxquels les Cités éducatives sont confrontées aujourd’hui ?

Les défis les plus importants sont pour moi l’ouverture de l’école et l’implication des parents. L’ouverture de l’école à l’innovation pédagogique et au dialogue avec les partenaires. Il faut pour cela un changement de paradigme pour sortir les enseignants de l’isolement, par exemple avec l’aide de Canopé, l’opérateur national de formation, et donner aux établissements les moyens humains de piloter des projets éducatifs, en lien avec un écosystème organisant la continuité éducative. L’implication des parents, c’est ce qu’on a entendu à la rencontre organisée par PQN-A à Bordeaux :

 « Il faut aider les parents à aider l’école. »

 Il faut pour cela multiplier les efforts pour que les parents - premiers éducateurs de leurs enfants - sachent comment appuyer les efforts des enseignants et trouver les bons relais. Il faut pour cela mieux accompagner les familles (3), dès les 1000 premiers jours de l’enfant, car la sécurité affective et le soutien qu’elles apportent sont irremplaçables.

Un autre défi important est celui de la santé mentale d’une partie de la jeunesse des quartiers, en proie aux prophètes de malheur ou aux marchands d’illusions. Il faut ouvrir à cette jeunesse des perspectives et des armes critiques pour fouler leur propre chemin, et leur donner toute leur place dans la construction de l’avenir. 

Comment accompagner et essaimer cette démarche dans d’autres territoires, malgré des spécificités et des ressources différentes ?

Il serait paradoxal que l’image du « village éducatif » soit réservée aux quartiers de la politique de la ville ! L’Education nationale est consciente de l’enjeu, depuis l’invention de l’éducation prioritaire à l’été 1981. Dans la foulée du programme des « Cités éducatives » et du rapport Azéma/Mathiot sur la réforme de l’éducation prioritaire (4), elle a par exemple lancé des « territoires éducatifs ruraux » sur le même principe d’organisation d’un écosystème éducatif de soutien autour de l’école. Parmi différentes expériences prometteuses, on peut citer celle de Terrecole dans le montresorois, qui prouve qu’on peut faire « Cité éducative » en milieu rural, avec un haut niveau d’exigence et d’innovation.

J’ai la conviction profonde que c’est la voie à suivre, mais il faut aller vite et fort, là où la volonté existe d’abord, puis en généralisant par des labellisations successives. Il est toujours préférable de proposer un projet positif et ambitieux, avant que l’échec éducatif ou la déprise démographique nous y oblige. Mais il faut pour cela une double adaptation : en interne à l’Education nationale, pour renforcer l’autonomie des établissements et le pouvoir d’agir des acteurs, et en externe, pour faire comprendre que l’école ne peut pas tout, et que nous avons collectivement une responsabilité, en tant que parents, élus, acteurs publics ou associatifs. Il y a un potentiel de mobilisation dans notre pays, y compris dans les territoires ruraux, qu’il faut encourager pour le grand chantier éducatif qui conditionne notre société de demain. 

Pour finir, quel message souhaiteriez-vous faire passer aux acteurs des alliances éducatives dans les territoires ?

Ne laissez personne rétrécir vos alliances éducatives ou les empêcher de grandir. Forgez un « esprit Cité éducative » entre acteurs, qui empêchera le retour aux vieilles habitudes de travail en silo, chacun dans ses professionnalités et ses certitudes, loin des parents. Et surtout, comme pour le vélo, ne vous arrêtez jamais sinon vous tomberez, mais ensemble vous irez loin car vous rendez possible un futur désirable.

Références

(1) ANCT,  Les pratiques d’alliances éducatives dans le contexte des cités éducatives : un enjeu de transformation, février 2026

(2) Cour des comptes, Observations définitives Les Cités éducatives, décembre 2025

(3) Rapport dirigé par Vincent Léna : Mission réussite républicaine, Les femmes, les enfants et les jeunes d'abord, janvier 2025

(4) Ariane Azéma et Pierre Mathiot, Mission territoires et réussites, Rapport remis le 5 novembre 2019

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