Cliquez ici pour fermer la fenêtre
Rechercher
Remonter en haut de la page
03_Participation gril 2026 3eme webinaire (1)

Pluralité, autonomie et reconnaissance des initiatives démocratiques aux yeux des institutions

Publié le 24/07/2026
Temps de lecture : 10 min
  • Partager
  • Partager sur facebook
  • Partager sur linkedin

Le 19 mai dernier, le groupe de travail “Démocratie et Quartiers populaires” du Réseau national des centres de ressources de la politique de la ville (RNCRPV), a organisé un webinaire sur la reconnaissance et la légitimation des initiatives citoyennes et locales qui émergent dans les quartiers de la politique de la ville (QPV).

 

Dans cet article, nous vous proposons un résumé des interventions et surtout, l'accès vers le visionnage de ce webinaire.

Intervenant(e)s

  • Marie Zegierman-Gouzou, consultante et docteure en science politique (thèse “Démocratie participative et action collective : formes et renouvellement du militantisme politique en quartiers populaires”) ;
  • Marie Bouchand, équipe “développement du pouvoir d’agir des habitants”, du Centre socioculturel des 3 Cités, à Poitiers (86) ;
  • François Portal, chef de projets du Centre socioculturel la Montagne verte, à Strasbourg (67).

Visionner le webinaire

Contexte

En 2026, le Réseau national des centres de ressources politique de la ville (RNCRPV) lance une nouvelle saison de "La participation sur le gril", cycle de webinaires sur la démocratie dans les quartiers populaires et la participation citoyenne. Le webinaire du 19 mai 2026 est le troisième et dernier webinaire de cette deuxième saison. 

Entre persistance des représentations biaisées sur les habitant(e)s des quartiers populaires et récupération politique de certaines initiatives, quels sont les leviers pour renforcer la légitimité d’être, de dire et de faire, des classes populaires urbaines ? A l’heure où l’Etat estime que les politiques publiques (notamment la politique de la ville) ne peuvent plus être construites et mises en place sans la participation des habitantes et habitants, ce webinaire s'est interrogé d'une part, sur le rôle que jouent réellement les instances de participation dans l’expression et la légitimation des initiatives citoyennes ; d’autre part, sur comment les acteurs de territoires agissent pour être reconnus progressivement par les institutions publiques et ainsi, défendre une vision de la démocratie où des habitant(e)s supposés sans ressources, sont capables d’apporter leur savoir expérientiel pour construire et faire évoluer l’action publique. 

I. Le rôle des instances de participation dans la reconnaissance des initiatives citoyennes

1. Comment les dispositifs participatifs cadrent les formes de mobilisation et d’expression habitante et quels effets cela produit sur les possibilités de mobilisation et de reconnaissance ?

Dans le cadre de son travail de recherche sur le sujet, Marie Zegierman-Gouzou s’intéresse à la fois aux groupes militants ou collectifs d'habitants qui se mobilisent dans les dispositifs prévus, mais aussi à ceux qui s’y mobilisent ponctuellement et à ceux qui agissent en dehors de ces cadres formels.

Marie Zegierman-Gouzou dresse plusieurs observations issues de ses travaux de recherche : 

  • Tout d’abord, il ne s’agit pas tant, de la part des groupes militants et collectifs d’habitants, d’adopter un positionnement statique d’intégration ou de refus d’intégration aux dispositifs de participation, mais davantage d’une dynamique évolutive (au gré des ressources à mobiliser, du contexte d’action..).
  • Les dispositifs de participation citoyenne ne sont pas des espaces de dialogue neutre : ils produisent des “normes d’engagement” à respecter, qui rendent légitimes (ou illégitimes) des discours et des pratiques et qui imposent donc l’acceptation de règles du jeu pour pouvoir participer. Par exemple, des activités militantes partisanes ou conflictuelles auront davantage tendance à être disqualifiées par ces dispositifs, tandis que des positions jugées partenariales seront plus valorisées. Les groupes locaux sont donc socialisés à ces différentes normes sociales. 

“On a une démocratie participative qui produit une forme de régulation du militantisme qui ne va pas faire disparaître systématiquement les tensions, mais qui va imposer des formes légitimes de se mobiliser.”

Marie Zegierman-Gouzou

2. La démarche participative conduite par le Centre socioculturel (CSC) de la Montagne verte et la construction d’un récit collectif autour de l’élaboration du projet du territoire

Sur le précédent mandat municipal, la Ville de Strasbourg a sollicité le CSC de la Montagne verte pour conduire une démarche participative sincère et co-construire un projet de territoire sur le QPV de la Montagne verte, avec les différents acteurs locaux.

Quatre familles d’acteurs ont été intégrées à la construction du projet de territoire : 

  1. Elus
  2. Habitant(e)s
  3. Acteurs associatifs locaux
  4. Agents

La Ville avait à cœur d’aller chercher des habitant(e)s qu’on entend peu. Le CSC est notamment allé chercher la parole des jeunes (12-17 ans), pour la confronter à des idées concrètes de projets qui les concernent, émises par d’autres acteurs non jeunes. Cela a contribué à casser les représentations sur ce que sont supposés vouloir tel ou tel public (ici, les jeunes, contre toute attente, ont exprimé qu’ils ne souhaitaient pas d’installation d’un parc pour enfant, mais qu’ils souhaitaient disposer d’un espace sans installation qui leur permet d'inventer leurs propres jeux). 

3. Comment, en tant que CSC, se mettre au service des habitant(e)s du quartier, en fonction de la manière dont ils souhaitent s’en saisir ?

Le CSC des 3 Cités à Poitiers (86), porte depuis quinze ans un projet de développement du pouvoir d’agir des habitant(e)s qui vise à défendre plusieurs choses : 

  • Le fait d’exclure les personnes des espaces de décision et de réflexion sur les problématiques qui les concernent renforce les inégalités existantes et crée un sentiment d’injustice sociale ;
  • Le fait d’exclure les personnes des espaces de décision et de réflexion sur les problématiques qui les concernent est contre-productif, car il prive les acteurs d’un savoir important pour comprendre les réalités et difficultés et pour trouver des solutions viables et efficaces.

Dans ce cadre, le CSC des 3 Cités accompagne et soutient les actions menées par des collectifs locaux d’habitant(e)s, non constitués en association, notamment autour de problématiques de logement et d’aménagement de l’espace public. Ces collectifs, bien qu’agissant en dehors d’une structure organisationnelle reconnue légalement, ont toutefois réussi au fil du temps à se faire une place auprès des institutions, voire parfois, à négocier et s’imposer auprès d’eux. 

La mise en place d’un droit d’interpellation par la Ville de Poitiers

En avril 2024, la Ville de Poitiers a mis en place un droit d’interpellation permettant à tout habitant de Poitiers de 16 ans et plus, d'interpeller directement les élus municipaux en s'appuyant sur trois niveaux de réponses fondés sur des seuils de signatures de pétitions à réunir en six mois, à la condition que l’interpellation porte sur un sujet sur lequel la Ville est compétente : 

  1. Premier seuil d’interpellation (50 signatures) : les pétitionnaires sont reçus par les élus sous trois semaines, avec un compte-rendu public.
  2. Deuxième seuil d’interpellation (900 signatures) : le sujet est inscrit à l'ordre du jour du Conseil municipal pour une décision, après un passage en Bureau municipal.
  3. Troisième seuil (4 500 signatures) : un débat au sein du Conseil municipal est organisé et un référendum local peut être proposé.

Au départ, le CSC s’est interrogé sur ce qui avait poussé la Ville de Poitiers à instaurer ce nouvel outil participatif, en observant qu’il s’agissait d’un moyen pour normaliser, institutionnaliser des modes de mobilisation aux formes très diverses et déjà existantes. Il a aussi cherché à savoir s’il s’agissait d’un droit supplémentaire émergent ou s’il s’agissait de remplacer des droits informels déjà existants (solliciter son élu en dehors d’un dispositif participatif existant) par un outil juridique et légal, pour institutionnaliser la participation. 

II. La place et le rôle des tiers alliés

Le CSC est conçu comme un outil au service des habitant(e)s du territoire, un foyer d’initiative d’habitants appuyé par des professionnel(le)s, quelle que soit la problématique, sans pour autant se revendiquer expert des thématiques soutenues, pour permettre à toute personne (et notamment à celles les plus exclues) d’être accompagnée via des actions d’écoute, de porte à porte en assurant une présence quotidienne pour repérer des problématiques et y porter une attention, pour ensuite leur proposer un espace de rencontre et de réflexion. 

Les groupes de pair en non-mixité : une étape essentielle pour passer de la parole individuelle à la construction d’une parole collective et politique

“Nous prônons la non-mixité [entendue comme le regroupement de personnes qui vivent une situation commune en raison d’une expérience de vie, une origine, une situation sociale, ou toute autre caractéristique propre au groupe constitué et rassemblé par la problématique posée qui les concernent], pas comme une fin en soi, mais comme une étape nécessaire à la construction d’un savoir basé sur l’expérience, qui va permettre ensuite d’aller travailler auprès d’autres acteurs. C’est une étape essentielle au rétablissement d’un équilibre, d’une équité entre les différents groupes [qui, chacun, entretiennent déjà un entre soi dans certains espaces, tandis que les habitant(e)s n’ont pas toujours ces espaces-là] (...). Nous défendons l’idée que la construction d’une parole collective, de fait politique, passe par une étape en non-mixité”.

Marie Bouchand

Faire du lien entre acteurs locaux

Pour le CSC de la Montagne verte, conduire la co-construction du projet du quartier de la Montagne verte a été un facteur d’amélioration des relations et des représentations mutuelles entre acteurs et ce à plusieurs niveaux :

  • En interne au CSC : ce projet a permis de revoir le fonctionnement du CSC et d’appréhender collectivement les choses différemment.
  • Entre le CSC et certains habitant(e)s très engagés sur certains sujets mais éloignés des institutions ayant participé à l'élaboration du projet : le projet a permis de nouer des liens entre le CSC et ces personnes qui, jusque-là, ne fréquentaient pas le CSC.
  • Des agents de la collectivité vis-à-vis du CSC : la participation au projet a permis d’aboutir à un changement de regard de la part des agents de la collectivité sur le CSC. Ce projet a permis à ces acteurs de mieux comprendre le rôle du CSC et sa philosophie.
  • Entre les associations engagées dans le projet : de nouvelles alliances se sont créées et des partenariats entre associations poursuivant des intérêts différents se sont formés grâce à des temps de débat et de confrontation pour co-construire le projet de territoire.
     

“Les CSC sont “contre tout contre les pouvoirs publics” “ (Tarik Touahria, président de la Fédération nationale des CSC) : on est avec car on est subventionné mais on est aussi contre car lorsque cela ne va pas pour les habitant(e)s, on va se positionner de leur côté”.

François Portal

2. Comment les mobilisations et les structures tierces investissent ou non ces dispositifs participatifs et quelles en sont les conséquences ?

Marie Zegierman-Gouzou rappelle que les mobilisations habitantes se construisent rarement seules et s’inscrivent dans des écosystèmes locaux militants et dispositifs de participation qui préexistent aux projets, en prenant place dans un contexte  de transformation de l’action publique, politique et du monde associatif (professionnalisation de la participation, marchandisation du monde associatif…).

En dehors des CSC, il existe aussi les tiers associatifs ou “gouvernement associatif des publics vulnérables” (Marie Zegierman-Gouzou) qui accompagnent et soutiennent les mobilisations collectives. En effet, certains groupes militants issus de la classe populaire mais provenant de fractions plus privilégiées peuvent “administrer”, “transformer” les alliances qui préexistent aux politiques participatives. Ces groupes vont constituer une interface entre les habitant(e)s et les institutions en “naviguant entre plusieurs logiques contradictoires : préserver les relations qu’ils entretiennent avec les institutions et qui conditionnent leur accès à certaines ressources financières et en même temps, protéger les habitant(e)s, faire entendre leur voix et les accompagner pour comprendre les rapports de force, maîtriser certains outils juridiques, administratifs et organisationnels, acquérir certains savoirs, médiatiser certaines luttes”.

Marie Zegierman-Gouzou relève par ailleurs que ces groupes s’inscrivent parfois dans des logiques concurrentielles face aux institutions en critiquant les dispositifs mis en place, en questionnant l’efficacité des dispositifs et en développant leurs propres dispositifs, qui viennent tout de même et à leur tour, répondre aux normes imposées par les institutions, avec des revendications et une parole des habitant(e)s traduite dans un langage “adéquat” (juridico administratif).

Selon Marie Zegierman-Gouzou, cet accompagnement vient donc à la fois renforcer les groupes grâce à des outils, des stratégies investis et en même temps, éloigner certains militants de leurs pratiques et de leurs intuitions militantes.

“Occuper cette position d’interface n’est absolument pas neutre et cela questionne également sur la fonction d'encadrement que ces groupes-là peuvent avoir”.

Marie Zegierman-Gouzou

III. Le lien entre les tiers et les institutions

1. Comment cette intégration dans les dispositifs reconfigure-elle les alliances et les relations entre les habitant(e)s, les associations et les institutions ?

Suite aux élections municipales de 2026, la Ville de Strasbourg a connu récemment un changement de majorité politique et de l’équipe municipale qui portait la volonté politique autour du projet de territoire accompagné par le CSC de la Montagne verte et son élaboration. En amont des élections municipales, s’est donc très vite posée la question de la pérennité du projet en cas d’alternance politique : le CSC de la Montagne verte a choisi de porter haut et fort le projet de territoire durant la période électorale pour en faire un objet de débat public et d’engagement politique à mobiliser par l’ensemble des élus et partis politiques lors de la campagne électorale (via un débat public notamment). Toutefois, et malgré les précautions prises, le CSC, en portant ce projet, a pu être perçu comme partisan de la majorité politique sortante. 

“Par contre, il y a une vraie pérennité vis-à-vis du lien établi entre le CSC et les agents des services techniques de la Ville”.

François Portal

François Portal dresse ainsi le constat qu’au niveau local, le changement de mandat politique vient souvent impacter les projets mis en oeuvre sur la durée et les instances de participation déjà établies, en cherchant souvent à réinventer, à re-diagnostiquer des éléments déjà établis, ce qui peut créer du désengagement et un essoufflement chez des habitant(e)s très mobilisés depuis de nombreuses années. 

A Poitiers, la ville a également connu une alternance politique, ce qui constitue, selon Marie Bouchand du CSC des 3 Cités une opportunité pour soutenir les revendications et mobilisations du collectif de locataires car la nouvelle majorité (et notamment l’élu devenu désormais maire de Poitiers) a pu manifester en tant qu’élu de l’opposition sur le précédent mandat,  son engagement et son soutien auprès de ce collectif. 

“Il y a eu sur certains combats, des alliances. Qui ça concerne, à qui cela pourrait aussi profiter ? On réfléchit au coup par coup à des alliances qui peuvent être stratégiques et ponctuelles. Par exemple, il y a des locataires qui ont obtenu la réhabilitation entière d’un bâtiment en s’alliant avec une association (la Maison de l’architecture), ce qui a obligé le bailleur à être partenaire du projet sans trop l’avoir décidé.” 
 

Marie Bouchand

2. Persistance des biais de représentations sociales chez les professionnels et au sein des pratiques professionnelles

“On a du mal à accepter que les personnes qui vivent la pauvreté puissent être considérées comme des partenaires à part entière dans la mise en œuvre des politiques publiques sociales et dans les projets. (...) Avant de se demander comment on fait,  il faut s’interroger sur le “qu’est-ce que je défends et pourquoi j’ai besoin que les gens participent ?” Cette question-là va beaucoup déterminer comment on se positionne par la suite.”

Marie Bouchand

3. Est-ce qu’il y a un coût social, un coût de réputation, un coût politique, à s’inscrire dans la démocratie locale ?

“Participer, ce n’est pas juste prendre la parole. C’est maîtriser tout un ensemble de compétences, de codes, c’est comprendre le fonctionnement des institutions, apprendre le discours, c’est savoir reformuler des revendications dans un langage qui n’est pas intuitif (celui de l’administration), c’est produire des propositions, constituer des dossiers, savoir interagir avec les élus, etc (..). Cela constitue un surcoût pour les collectifs, mais cela représente aussi des gains. La démocratie participative vient renouveler l’engagement (...). Cela demande un fort investissement (...). Quand la participation est uniquement pensée en termes de procédure, d'ingénierie, d’outils, cela ne produit pas grand chose ; alors que se poser la question de comment on soutient les capacités d’organisation collective des associations en tant que contre-pouvoir (y compris en passant par des outils d’action publique), peut être un renversement de problématique intéressant [à observer]”.

Marie Zegierman-Gouzou

Quelques ressources citées par les intervenant(e)s durant le webinaire :

En lien avec

Découvrez nos derniers contenus

Rue de centre ville
Vous souhaitez en savoir plus ?
Contactez-nous
Vous souhaitez contribuer ?
Proposez une ressource