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Les nouveaux mots du développement territorial

Publié le 10/06/2026
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Article co-écrit par Julie Chabaud Psychosociologue, tiers-veilleuse et exploratrice en climat de soin et Sarah Laurens consultante / cofondatrice du cabinet RESET
 

Les territoires et l'action publique locale sont aujourd'hui traversés par six grandes dynamiques de transformation : les transitions écologique, démographique, démocratique, numérique, économique et territoriale. Aucune n'agit isolément.  

La dérive climatique pèse sur l'économie, les recompositions démographiques creusent les écarts entre territoires, la défiance démocratique fragilise la capacité à décider ensemble, et le numérique redistribue les cartes de tous ces enjeux à la fois.  

Cet entrelacement fait basculer le contexte : les modèles de développement hérités, pensés pour un monde aux ressources abondantes et aux équilibres stables, ne correspondent plus aux nouvelles réalités territoriales.  

Une question dès lors s'impose et traverse tout ce qui suit : qu'est-ce qu'un développement territorial compatible avec les limites planétaires et soucieux des conditions d'habitabilité (écologiques, mais aussi sociales et démocratiques) des populations ?

Questionnements et intuitions sur l’avenir du « développement territorial » dans le soin de l’habitabilité de la planète

Les manières de concevoir nos métiers dépendent de nos manières de voir le monde. A quoi entendons-nous contribuer ? Au service de quoi mobilisons-nous nos capacités ?

De nouveaux mots apparaissent sans cesse, d’autres disparaissent : développement durable, économie circulaire, frugalité, attractivité économique, bien-être territorial, régénération, redirection écologique, habitabilité, résilience territoriale, souveraineté, substance, prospective territoriale, mise en récit, démocratie participative, innovation territoriale, renoncement, économie symbiotique, robustesse… Il ne s’agit pas tant « d’effets de mode » que de tentatives de nommer au plus juste ce qui est en jeu, le sens de nos stratégies et actions. Les mots que l’on choisit disent aussi notre compréhension du monde et les imaginaires qui soutiennent nos postures et nos actes.

Nous proposons ici un tour d’horizon non-exhaustif de ces nouvelles pensées et nouveaux mots qui traversent les territoires et les pratiques professionnelles. Nous tentons d’y relever quelques pistes de ce que cela peut modifier dans les métiers du développement territorial. 

Habitabilité

Habitabilité

La question des valeurs qui fondent nos sociétés et nos institutions est primordiale. Baptiste Morizot propose d’insérer une nouvelle valeur : l’habitabilité. D’un point de vue conceptuel, il s’agit de « la propriété d’un milieu vivant, celui d’être habitable. Elle désigne la propriété de tout milieu à toute échelle spatio-temporelle dans lequel les conditions d’existence et de développement de chacune des formes de vie sont produites par l’activité interdépendante de la diversité de la vie. » A l’échelle des territoires, Baptiste Morizot propose ainsi d’élargir le regard à l’ensemble des formes de vie. Toutefois, on retrouve ici l’objectif premier du développement territorial de garantir les conditions d’épanouissement des populations sur un territoire. 

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Comprendre le fonctionnement du vivant et les ressorts de l’habitabilité locale et terrestre
  • Faire de l’habitabilité une des valeurs cardinales des projets territoriaux
  • Organiser des cellules ou des rôles de garant.es de l’habitabilité pour tous les projets et pour tous les vivants du territoire, humains et autre qu’humains
  • Orienter la redevabilité (1) et l’évaluation vers l’habitabilité
  • Faciliter les coopérations ouvertes 
     

Pour approfondir :

  •    « Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque » Baptiste Morizot, Laurent Neyret, 2026 

Où atterrir ?

Ou atterir

Dans le conte « Nous ne vivons pas sur la même planète », le sociologue et philosophe Bruno Latour identifie sept planètes comme autant de représentations du monde qui coexistent aujourd’hui et contribuent à des incompréhensions fondamentales ainsi qu’à une perte de repères. Son invitation est d’apprendre à « atterrir » sur la planète que nous habitons réellement et à retisser une connexion entre les territoires dont nous vivons et les territoires où nous vivons. Pour cela, il propose une méthode privilégiant l’enquête fine à partir de ce qu’il appelle nos « attachements » :  ce qui compte pour nous, ce à quoi l’on tient.  

De nombreux « bourgeons territoriaux » se sont appropriés ces protocoles d’enquête, en suivant les objectifs suivants :  

  • Renouveler la définition du territoire selon les attachements, c’est-à-dire tout ce qui permet de subsister et de se maintenir dans l’existence, aussi appelé « terrain de vie ».
  • Augmenter la puissance d’action des habitants, des agents, des élus et des organisations pour co-construire collectivement des solutions concrètes aux problématiques vitales du quotidien et maintenir l’habitabilité du territoire.
  • Revitaliser les pratiques démocratiques et transformer l’action publique pour avoir à nouveau la capacité de composer un monde commun. 
     

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Créer les conditions d’enquête et de cartographie des attachements 
  • Équiper les personnes qui enquêtent (maîtrise des protocoles)
  • Développer la facilitation et l’intelligence collective
  • Utiliser le cadre de l’analyse systémique
  • Identifier et mobiliser des personnes ressources sur et hors du territoire pour l’enquête et pour la mise en action
  • Documenter et mettre en récit le résultat des enquêtes

Pour approfondir :

 

Résilience territoriale et robustesse

Resiliance

Avec le COVID19, en 2020, un nouvel acronyme fait son apparition pour qualifier notre époque : BANI. Il signifie Brittle, Anxious, Nonlinear, Incomprehensible.

Ces termes décrivent le contexte actuel :

  • Brittle renvoie à la fragilité et aux vulnérabilités des systèmes.
  • Anxious évoque l’anxiété face à l’incertitude et au sentiment d’impuissance (illusion du contrôle)
  • Nonlinear souligne l’absence de linéarité entre les causes et les problèmes comme dans les réponses aux problèmes (illusion de la prévisibilité)
  • Incomprehensible met en lumière la difficulté à comprendre les situations complexes et inédites (illusion de la connaissance) 
     

Dans ce contexte les habitudes et planifications passées, conçues dans des périodes stables et des systèmes aux paramètres relativement connus et maîtrisés, se révèlent de plus en plus inopérantes voire toxiques. De nouvelles notions apparaissent pour nommer la nécessité de s’adapter ; zoomons sur la résilience territoriale et la robustesse.

La résilience territoriale, socio-économique, a une définition spécifique qui déborde de la définition de la résilience dans le champs physique (retour à l’état initial d’un matériau suite à un choc par exemple) ou psychologique (« faculté de reprendre un nouveau développement après un traumatisme » Boris Cyrulnick). Pour l’ingénieur en techniques de l’information et systémicien Arthur Keller, promoteur de la notion en France, la résilience d’un système peut être définie comme « sa capacité à faire l’ensemble de ce qui suit en cas de choc exogène ou endogène :

  • si la puissance de la perturbation est en deçà d’un certain seuil, faire preuve de robustesse,
  • au-delà du seuil, l’absorber en basculant de façon organisée en mode dégradé tout en maintenant ses fonctions essentielles et son identité,
  • ensuite rebondir, reprendre efficacement le contrôle là où il a été perdu,
  • et enfin s’adapter, évoluer pour consolider les nouveaux acquis et réduire sa vulnérabilité face à des crises futures. »  

En Nouvelle-Aquitaine, le territoire de Bordeaux s’est saisi de cette notion tandis que de nombreux outils ont récemment été développés pour faciliter l’opérationnalité du concept.  

La robustesse est défin3ie par le biologiste Olivier Hamant, promoteur de la notion en France, comme « la capacité à maintenir un système stable (à court terme) et viable (à long terme) malgré les fluctuations ». Elle se place dans une logique de contribution à la santé commune. La santé commune est définie sur trois dimensions interdépendantes et non séparables : santé des milieux naturels (en particulier sol, eau et biomasse), santé sociale et santé humaine.

Avec cette perspective de robustesse, le rapport à la maîtrise et à la performance change. Alors que les stratégies de résilience de territoire visent un contrôle des crises et de leurs impacts dans une perspective d’adaptation ; les stratégies de robustesse cherchent à apprendre à vivre avec les fluctuations (de plus en plus fréquentes, intenses, inédites et reliées) dans une trajectoire d’adaptabilité en s’inspirant des principes du vivant. Derrière ce qui peut sembler des débats purement sémantiques, il y a une question de posture : apprendre à maîtriser (« heuristique de la peur » Hans Jonas) ou apprendre à vivre avec (« principe espérance » Ernst Bloch). On comprend que l’énergie collective comme les modalités de décision ne sont pas distribuées de la même manière selon l’une ou l’autre option. Ces approches sont complémentaires à l’échelle de nos territoires.

Prenons l’exemple de la gestion de l’eau. Face à l’alternance de sécheresses et de crues, une approche de résilience continue de raisonner en épisodes : elle identifie des scénarios (sécheresse extrême, crue majeure), des seuils critiques et des plans de crise gradués pour maintenir les fonctions essentielles lorsque ces événements surviennent. Une approche de robustesse considère plutôt que cette irrégularité de l’eau devient la condition normale et cherche à ce que le fonctionnement ordinaire des sols, des cultures et des usages soit capable d’intégrer ces variations, au point que nombre de situations aujourd’hui vécues comme des « crises » soient absorbées comme des fluctuations. 

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Cartographier les vulnérabilités et les ressources du territoire
  • Révéler et connecter le « déjà-là robuste » sur le territoire
  • Animer des démarches de prospective participative, de mise en récit, de veille et d’anticipation
  • Cartographier les controverses (2) et co-construire des désaccords féconds
  • Faciliter le dialogue entre sciences et société via l’animation de cercles de dialogue
  • Maîtriser les principes du vivant
  • Analyser les projets, les décisions à l’aune de leur contribution à la santé commune (budget résilient, évaluation…)
  • Anticiper par la réalisation de stress-test (résilience) et/ou de tests de fluctuations (robustesse)
  • Documenter et partager les retours d’expériences de crise et renforcer les réseaux d’entraide et les écosystèmes locaux de subsistance
  • Faciliter la constitution de communautés apprenantes et la création de communs (licences libres)
  • Penser le temps long et ménager des espace-temps de pause ou de ralentissement propices au dialogue et à la réflexion
  • Développer les pratiques de coopération ouverte et de gouvernance partagée
  • Mobiliser les outils et méthodes du design de politiques publiques et de l’innovation sociale

Pour approfondir :

  • Cours Sator sur la résilience 
  • Cours Sator sur la robustesse
  • Travail d’Arthur Keller sur la résilience de territoire de Bordeaux : https://www.bordeaux.fr/sites/bor-bdxfr-drupal/files/2025-09/Bordeaux-Resilient_Rapport-Keller_2021.pdf
  • Outils autour de la résilience territoriale :
    • Travaux du Shift Project : https://theshiftproject.org/recherche/?q=r%C3%A9silience
    • Boussole de la résilience pour l’adaptation des territoires du CEREMA : https://www.cerema.fr/fr/actualites/boussole-resilience-adaptation-territoires-mode-emploi-du
  • Création de communs autour de la robustesse par le collectif larobustesse.org 

Ethique du care et climat de soin

Ethique

La notion du prendre soin se déploie également sur les territoires. L’éthique du care est définie par la politologue américaine Joan Tronto : « Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie. » En France, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury et le designer Antoine Fenoglio promeuvent dans un manifeste dix essentiels pour ménager un climat de soin sur son territoire.

En Nouvelle-Aquitaine, la ville de Saint-Médard-en-Jalles (33) expérimente comment faire advenir un climat de soin à l’échelle communale, en se fondant sur une pratique incarnée et indivisible du design, articulée autour des 10 essentiels de la charte du Verstohlen.  
 

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Identifier les vulnérabilités et les capacités méconnues qui s’y révèlent
  • Autoriser l’expérimentation
  • Développer l’écoute active, l’attention, la sollicitude
  • Identifier les proof of care, preuves de soin (des personnes, du vivant, des territoires et de l’habitabilité) pour les expérimentations et les projets
  • Pratiquer les enquêtes sensibles et les méthodes design
  • Réaliser des fresques cartographiques et temporelles : trouver de nouvelles formes de représentation de l’espace et du temps
  • Elargir la notion d’intérêt général aux non-humains et aux générations futures
  • Déployer le compagnonnage
  • Développer une forme de furtivité : toujours se ménager des marges de manœuvre et de soin (à la manière du poulpe) 

Pour approfondir :

Prospérité et capabilités

Prospérité et capabilités

Les mots explorés précédemment questionnent notre rapport au territoire, à son développement et à toutes ses composantes vivantes, humaines et non humaines. Avec les mots qui suivent, nous proposons de concentrer le regard sur le développement économique des territoires.  

Lorsqu’on parle de développement économique, on pense intuitivement à la création de valeur, à la création de richesses, permettant à un territoire, ses habitants, ses entreprises de s’épanouir économiquement, d’être prospère.  

Avec Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998, c'est ainsi la finalité du développement économique qui se trouve réinterrogée. Dans Development as Freedom (1999), Sen rompt avec une mesure du développement fondée sur la croissance du revenu ou du PIB. Le développement n'est pas l'accumulation de richesses mais l'élargissement des libertés réelles dont les personnes disposent. La prospérité ne se mesure donc pas à ce qu'un territoire produit, mais à ce que ses habitants sont effectivement en mesure de faire et d'être : se former, se soigner, se déplacer, prendre part à la vie de la cité.

Sen nomme « capabilités » cet ensemble de possibilités réelles. L'idée tient à une distinction simple : disposer d'une ressource ne garantit pas de pouvoir s'en servir. Aménager une zone d'activités et y attirer des entreprises crée des emplois sur le territoire ; mais ces emplois ne deviennent une liberté réelle que pour les habitants qui peuvent effectivement s'y rendre. Si la zone n'est desservie ni par les transports ni par des mobilités accessibles, certaines populations restent à distance d'un emploi pourtant présent. Deux personnes aux revenus identiques peuvent ainsi disposer de libertés effectives très inégales, selon leur santé, leur lieu de vie, les services à portée ou les discriminations qu'elles subissent. Pour un territoire, l'enjeu n'est plus seulement d'attirer de l'activité ou de distribuer des ressources, mais de réunir les conditions concrètes qui transforment ces ressources en libertés réelles, pour le plus grand nombre. 

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Repenser et élargir les indicateurs de réussite d’un territoire
  • Élargir la vision du développement économique aux autres politiques publiques du territoire pour transformer une ressource en possibilité réelle d'agir (mobilité, santé, accès aux services, normes sociales)
  • Considérer la participation et le pouvoir d'agir non comme des moyens, mais comme des composantes mêmes de la prospérité
  • Évaluer les projets à l'aune de ce qu'ils élargissent réellement comme champ des possibles, et pour qui (qui perd, qui gagne ?) 

Pour approfondir :

  • Amartya Sen et les capabilités, Université de Lausanne
  • Qu’est ce que l’approche des capabilités ?, Attac Québec

Attractivité versus développement endogène

Attractivité versus développement endogène

L'économiste Olivier Bouba-Olga déplace le débat vers les stratégies concrètes de développement économique local. Il porte un regard critique sur une idée largement répandue, celle de l'attractivité territoriale, c’est-à-dire l'idée qu'un territoire se développe d'abord en captant des ressources venues de l'extérieur : entreprises, talents, investissements, nouveaux habitants. C'est la logique qui sous-tend une grande part des politiques locales : zones d'activité aménagées pour séduire, marketing territorial vantant l'unicité de son territoire, dispositifs pour attirer les entreprises ou les actifs les plus convoités.

Bouba-Olga invite à en mesurer les limites. Les déterminants qui font qu'une entreprise s'installe ici plutôt qu'ailleurs échappent largement aux leviers des collectivités : courir après cette mobilité peut mobiliser beaucoup de ressources (humaines et financières) pour des effets modestes. S'y ajoute un mimétisme coûteux, où chaque territoire investit aux mêmes moments sur les mêmes créneaux à la mode, ce qui ne fait qu'aviver la concurrence sans garantie de retour. À cette course, il oppose une stratégie de développement endogène : accompagner et faire grandir ce qui est déjà là (les entreprises présentes, les savoir-faire, les compétences) par la formation, l'appui à la reprise d'entreprise ou à l'innovation. Le territoire cesse alors d'être pensé comme un concurrent de ses voisins ; il se conçoit comme un élément d'un système plus vaste, où la vraie question devient celle des coopérations et de la division du travail entre territoires. 

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Interroger la pertinence des stratégies d'attractivité et de marketing territorial au regard de leurs effets réels et de leur coût
  • Penser le développement du territoire en partant des besoins fondamentaux locaux
  • Repenser les indicateurs de réussite du territoire, au regard de ses besoins locaux
  • Identifier les ressources endogènes et les besoins d’accompagnement des acteurs locaux  
  • Créer des coopérations au sein de l’écosystème territorial pour apporter des réponses circonstanciées et adaptées
  • Développer les coopérations avec les territoires voisins, par exemple à l’échelle du bassin de vie

Pour approfondir :

  • L’attractivité des territoires, Blog d’Olivier Bouba-Olga, Université de Poitiers
  • La mythologie de la CAME (compétitivité, attractivité, métropolisation, excellence) : comment s’en désintoxiquer ? Olivier Bouba-Olga, Michel Grossetti 

Redirection écologique

Redirection écologique

Avec le philosophe Alexandre Monnin, le développement territorial se découvre une facette inattendue : il ne s'agit plus seulement de construire et d'ajouter, mais aussi d'organiser ce qu'il faut arrêter. Le constat de départ est simple : nos territoires sont remplis d'infrastructures, d'activités et de modèles économiques hérités d'une époque d'énergie abondante et de climat stable. Une partie de cet héritage ne pourra pas être maintenu : trop coûteux, trop polluant, ou privé demain des conditions de son fonctionnement. Monnin appelle ces héritages encombrants des « communs négatifs ».

La redirection écologique consiste ainsi à les traiter pour ce qu'ils sont, plutôt que d'attendre qu'ils s'effondrent. La ville de Grenoble a adopté ce cadre de réflexion pour décider de la fermeture d’une partie de ses piscines municipales. Elle a mené un large travail d’enquête pour identifier les usages et les attachements des habitants (usagers ou non) du territoire (qui est attaché à quel usage, pourquoi, peut-on identifier des alternatives à la piscine pour répondre au même besoin…). Renoncer devient alors un travail à part entière : décider ce qu'on arrête, l'organiser, accompagner celles et ceux qui y étaient attachés. C'est ce qui rend la redirection politiquement délicate : elle ne se règle pas par la seule technique, mais par le soin porté aux attachements.

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Identifier les « communs négatifs » du territoire : activités, infrastructures et projets devenus ou bientôt insoutenables
  • Instruire le renoncement comme un objet de travail à part entière : anticiper la décision de ce qu'on arrête, l'organiser démocratiquement, le documenter
  • Développer les postures de l’enquête : aller vers les parties prenantes concernées par un sujet, les écouter sans hypothèse a priori…
  • Utiliser les méthodes d’enquête des sciences sociales : observations, entretiens qualitatif, focus groups…
  • Cartographier et hiérarchiser les attachements liés à ce qui est arrêté (emplois, usages, identités…) pour guider les décisions dans un esprit de justice sociale 

Pour approfondir :

Economie symbiotique et régénérative vs économie extractrice

Economie symbiotique et régénérative

Pour finir ce tour d’horizon, mobilisons l'ingénieure et conceptrice Isabelle Delannoy qui propose, elle, une vision régénérative du développement économique des territoires au travers de l'économie symbiotique. Quand la redirection écologique propose un cadre de réflexion pour arrêter, l'économie symbiotique décrit une économie qui régénère ce dont elle dépend. Le point de départ est une observation tirée du vivant : un sol forestier, une prairie, produisent en abondance sans jamais épuiser leurs ressources, parce que tout y fonctionne en boucles et en écosystème (ce que rejettent les uns nourrit les autres). Delannoy propose de transposer cette logique pour organiser l'économie d'un territoire et repenser les modèles économiques des entreprises.

Concrètement, cela suppose d'articuler trois formes d'intelligence qui se renforcent : celle du vivant (agroécologie, santé des sols, services écosystémiques…), celle des techniques et des outils, et celle de l'organisation humaine (coopération, intelligence collective, gestion en commun…). Une économie devient symbiotique lorsque ces trois registres sont partie intégrante et fonctionnent ensemble au sein du modèle économique d’une entreprise ou du modèle de développement d’un territoire. Elle est alors régénérative : elle ne cherche pas seulement à faire moins de dégâts, mais à reconstituer activement ce sur quoi elle repose. Pour un territoire, c'est une manière de sortir de l'opposition entre activité économique et préservation des milieux : à condition de penser les activités économiques en réseaux plutôt qu'isolément, produire et régénérer peuvent aller de pair. 

Ce que cela introduit dans les métiers du développement territorial :

  • Passer d'une logique de réduction des impacts des activités économiques à une logique de régénération active des ressources naturelles, sociales et productives
  • Concevoir le développement comme des boucles : valoriser les flux entre activités, relier ce qui était traité séparément (écologie industrielle et territoriale)
  • Créer les liens entre les éléments de l’écosystème du territoire  
  • Favoriser les coopérations entre les acteurs pour fonctionner en écosystème

 

Afin de poursuivre la réflexion, consultez la suite de cet article Les nouvelles facettes du développeur territorial ?

Pour approfondir :

Notes de bas de page :

(1)  Définition redevabilité : selon la norme internationale de responsabilité sociétale ISO 26000 le principe de redevabilité est défini : “une organisation doit être en mesure de répondre de ses impacts sur la société, l’économie et l’environnement”. En clair, il s’agit de rendre des comptes.

(2)   la cartographie des controverses est une méthode pour reprendre pieds dans un monde incertain. Pratique pédagogique pionnière en sciences sociales, elle apprend à regarder le monde sans jamais séparer sciences, techniques et société. À tenir compte de tous les points de vue et du contexte dans lequel ils sont émis. À analyser finement l’écosystème qui fait naître un objet, une invention, un phénomène. Pour se repérer dans l’incertitude, nous dit-elle, il faut d’abord se perdre dans la complexité. Pour approfondir : https://controverses.org/mode-demploi/
 

 

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