Quelle place pour le développement économique au sein des démarches alimentaires territoriales ?

Statuette le Penseur de Rodin

Cet article est la synthèse des échanges du groupe de travail Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) organisé le 27 avril 2021 par Pays et Quartiers de Nouvelle-Aquitaine. Son objectif était d’échanger entre pairs sur la place du développement économique au sein des PAT.

La majorité des personnes présentes, trouvent peu de sens dans la notion de « développement économique » lorsqu’elle est prise isolément. En effet, comme tout facteur de développement, l’économie est intrinsèquement liée à d’autres moteurs de changement de société. On retrouve ainsi aux côtés du développement économique le développement social, environnemental mais aussi démocratique.
Lorsque l’on parle de circuits courts et de proximité, ces questions économiques ne se limitent donc pas à la seule industrie ou bien aux petites structures de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS). 

Enfin,  pour tous les participants, il est hors de question de considérer l’agriculture comme “l’activité économique résiduelle du territoire lorsque toutes les autres entreprises ont quitté le territoire. L’agriculture et ses filières alimentaires font partie intégrante du tissu économique du territoire et doivent être considérées comme telles. 

Dès lors, la collectivité, en tant que porteuse de l’intérêt général, a un rôle de facilitateur. A travers son action de mise en lien, elle peut aider tous les acteurs à appréhender la transversalité du sujet mais aussi à trouver leur place dans “ce qui fait développement économique” sur le territoire.

 

 

 Le développement économique au service du projet alimentaire et agricole

 

Une bonne clé d’entrée avec les élus et les acteurs locaux 

 

Les premières observations présentent le développement économique comme un argument facilitateur dans les projets alimentaires. En effet, cette approche favorise les contacts avec les entreprises et les acteurs économiques. Elle permet également d’éviter les blocages de dialogue que les questions environnementales peuvent engendrer.

Ainsi, le développement économique aborde souvent des enjeux plus concrets et “attractifs” que d’autres. On peut dès lors parler de valorisation des métiers, d’organisation des filières, de circuits courts, de création d’emplois, etc. Autant de sujets qui, d’après l’enquête réalisée dans le cadre de l’élaboration du Guide sur la mobilisation des élus, sont prioritaires aux yeux des élus.

On découvre ainsi que le PAT peut être une bonne clé d’entrée pour aborder les questions de développement économique rural. Il est un bon prétexte pour permettre de voir plus loin et plus large. On peut dès lors envisager une véritable stratégie de développement sur le long terme.

Dans la droite lignée de ces considérations, le service au sein duquel le projet alimentaire territorial est inscrit semble porteur de beaucoup de sens. On observe que d’un Établissement Public de Coopération Intercommunale (EPCI) à l’autre, les démarches alimentaires sont portées par différents services. Ainsi, si à Poitiers le PAT est porté par le service développement économique, le parti est pris de rentrer par une problématique centrale : l’eau.

Dans d’autres collectivités, il est parfois difficile de raccrocher l’agriculture à l’économie et ce, pour deux raisons :

    • soit on estime que le poids économique de l’agriculture et de ses filières est minime et on nie dès lors son potentiel sur la revitalisation économique et sociale ;
    • Soit la multifonctionnalité de la thématique alimentaire pousse à des portages par des services plus transversaux. On retrouve alors les PAT dans des services comme l’environnement mais aussi l’éducation ou l’urbanisme.

 

 

Le “devéco”, un processus dynamique difficile à mesurer

 

Pour répondre à la question de la mesure et de la prise de recul sur le développement économique, une participante nous rappelle qu’il s’agit d’un processus. Comme pour le développement social, environnemental ou démocratique, il est très difficile de trouver des outils de mesure fixe qui rendent compte de la complexité de ce processus dynamique. Il s’agit d’un processus long, soumis à des aléas et qui peut vivre diverses phases (des hauts, des bas ou des retours en arrière). Une dynamique donc que les indicateurs économiques classiques ne retranscrivent pas toujours.

Comment dès lors, observer et évaluer cette dynamique qui associe plusieurs acteurs aux réalités diverses ? Quelques pistes sont abordées dans la discussion :

    • l’importance de mesurer l’augmentation des externalités positives (plus de valeur ajoutée pour les agriculteurs locaux, des métiers revalorisés, plus d’emplois, plus de débouchés disponibles, etc.) mais également l’atténuation des externalités négatives (pollution des eaux, dévitalisation des milieux ruraux, disparition de la profession agricole, conflits usagers-agriculteurs-industries) ;
    • mesurer le nombre et la diversité des acteurs économiques impliqués dans la démarche territoriale à leur échelle (nombre d’acteurs, quantités de produits locaux transformés ou distribués) ainsi que leur degré d’implication (de quelques achats ponctuels à la création d’une véritable filière locale) ;
    • le nombre de “synergies locales” en place entre ces différents acteurs du système alimentaire (de l’interconnaissance à la coopération économique concrète).
    • le suivi d’un panel d’acteurs représentatifs du système alimentaire local : acteurs économiques locaux, consommateurs (quantité de produits locaux/de qualité consommés, intégration des enjeux agri-alimentaires du territoire) ou encore collectivités (progression sur la restauration collective, intégration par tous des enjeux agri-alimentaires du territoire).

 

 

Avec qui travailler ?

 

Ces “incontournables” pourtant absents dans les projets

 

                   Trois freins qui peuvent bloquer la coopération

Pendant la séance de travail, les territoires ont observé que l’implication des acteurs locaux est souvent la même. On retrouve beaucoup de structures sur la restauration collective, des associations de développement ou des organisations professionnelles agricoles locales mais très peu d’acteurs économiques. Tout le monde a repéré dans son territoire ces “incontournables absents” comme les industriels de la transformation, les coopératives ou la grande distribution. Quelles sont les raisons de ces absences ?

    • Une question d’échelles qui ne correspond pas. Ces entreprises qui travaillent à grande échelle ne sont pas structurées territorialement. Un territoire raconte ses tentatives de travail avec le responsable “Sud-Ouest et Atlantique” d’une chaîne. Malgré un début positif, les différences d’échelle de chaque acteur étaient si fortes que la relation s’est arrêtée.
    • Des objectifs qui diffèrent. “On ne met pas le même sens derrière “dev éco”, tout simplement.” Pour un acteur économique, parler de développement économique c’est parler de celui de sa structure quelle que soit sa stratégie : distribution locale ou à l’export, approvisionnement au meilleur prix, optimisation des flux, etc. De son côté, la structure porteuse du PAT parle d’environnement propice au développement économique, d’économie nourricière ou de système alimentaire territorialisé. Deux langages bien différents.
    • Un faible intérêt pour les circuits courts de proximité. Certaines filières comme les vins et spiritueux par exemple sont quasiment exclusivement basées sur un marché à l’export et/ou des économies d’échelle sur de gros volumes. Les démarches en circuits courts ou de “Made in France” ne figurent juste pas dans les piliers de leur stratégie d’entreprise.

             Trois essentiels pour rapprocher logique publique et privée

Malgré ces constats en défaveur d’un “réflexe naturel de rencontre”, plusieurs territoires évoquent “une vague de fond et un changement culturel”. Poitiers, par exemple, dit avoir relevé une grande différence de culture entre le début et la fin de leur concertation. C’est seulement après une longue période de concertation et de diagnostic participatif que les acteurs commencent à partager une culture commune. Ainsi, trois éléments sont soulignés comme essentiels :

    • un dialogue rendu possible et pris en compte dans les instances de gouvernance;
    • l’importance des projets concrets pour rallier les entreprises sur des terrains qu’elles connaissent, dans une logique gagnant-gagnant;
    • la rencontre et les échanges informels afin de créer de vrais liens.

 

 

Quelle place pour la collectivité ? Quel positionnement aux côtés des acteurs ?

 

De nombreux territoires se trouvent aujourd’hui à la croisée des chemins ne sachant pas quelle position adopter vis-à-vis des entreprises et acteurs économiques.

“Les entreprises ,ce sont quand même des dynamiques qui se jouent à côté de la dynamique publique…”

 

Jusque là, les interactions public-privé étaient donc très limitées. C’est la Loi NOTRe en 2015 qui a donné le champ du développement économique aux intercommunalités . Quant aux PAT, les premiers sont instaurés suite à la Loi d’avenir pour l’agriculture en 2014. Le recul sur ces démarches est donc très limité.

Néanmoins, autour de la table, de nombreux participants réagissent. Ce sont plusieurs arguments qui se complètent :

  • tout territoire, de la communauté de communes au Parc Naturel Régional (PNR) est par définition porteur de l’intérêt général. Cet intérêt général est une base de leur légitimité à agir sur le territoire et ce quel que soit l’acteur ;
  • la loi NOTRe, la loi d’avenir pour l’agriculture et la loi Égalim instaurent de nombreux principes et cadres favorisant l’action ;
  • les territoires de projet type Pôles d’équilibre territorial et rural (PETR), Pays ou encore les Parcs Naturels Régionaux (PNR) ont déjà une possibilité d’action sur les filières de par leur compétence. On retrouve par exemple l’accompagnement des entreprises sur les fonds LEADER et lien avec les entreprises agricoles sur les Mesures Agro-Environnementales (MAE).

 

 

Pourquoi une stratégie de développement économique au sein d’un PAT ?

 

L’importance de l’animation

 

Comme pour chaque thématique de travail au sein d’un PAT, qu’il s’agisse de foncier et d’installation ou d’alimentation sociale et solidaire, l’animation est essentielle. Pour une participante, c’est le niveau de l’animation locale mélangé au portage politique et aux financements qui sont les trois piliers du PAT.

Le portage politique est central dans les PAT. Prenez le temps de feuilleter le guide Mobiliser les élus sur l’agriculture et l’alimentation  à travers une démarche territoriale.

 

Partant de ce constat, la suite du travail, la concertation et les actions concrètes demandent forcément de prioriser. Tous les participants en conviennent, on ne peut pas travailler et être en contact avec tous les acteurs. Ils évoquent plusieurs solutions :

    • travailler avec des groupes d’entreprises ou d’établissements sur un sujet concret qui peut les rassembler ;
    • démarrer “à la racine” avec les établissements de formation (lycées agricoles, hôteliers, etc.) ;
    • prendre contact et collaborer avec les chambres consulaires d’industrie et des métiers de l’artisanat ;
    • travailler à la mise en lien et en réseau des acteurs économiques entre eux, trouver des façons “d’aligner les besoins”.

Ils soulignent tous enfin l’importance de savoir identifier les bons acteurs à mobiliser en fonction du sujet. Les acteurs économiques se mobiliseront s’ils ont un intérêt à travailler avec le PAT et donc si le sujet de travail les concerne directement.

 

 

3 positionnements possibles des PAT sur le développement économique

 

                            1 – Le développement économique avant tout au service d’un territoire

 

Un participant estime que la représentation du développement économique uniquement sous l’angle des entreprises est parfois trop prégnante. De par leur transversalité, l’agriculture et l’alimentation se situent dans le domaine du développement territorial plus global. Ainsi pour une participante, la “stratégie PAT” c’est avant tout prendre en compte la globalité des impacts économiques de l’agriculture et l’alimentation dans un territoire. La collectivité peut, à travers sa démarche, provoquer ce changement de culture chez les acteurs. Ce dernier permettra ensuite la mise en place de projets transversaux et multi acteurs.

Une participante cite son exemple. Dans un territoire très orienté vers l’élevage extensif, les cultures céréalières gagnent historiquement du terrain. La collectivité fait l’hypothèse qu’un développement accru de la céréaliculture va entraîner plusieurs changements néfastes pour le développement global du territoire :

    • un paysage qui va radicalement changer : le territoire va perdre son fort attrait touristique ;
    • une diminution de la qualité de l’eau et l’augmentation des conflits autour de son usage ;
    • une économie agricole moins diversifiée dans le territoire et donc moins résiliente face aux crises.

Ainsi, une approche stratégique de développement économique serait de positionner la collectivité comme catalyseur d’initiatives. Elle intervient en appui aux projets en faveur d’un développement économique qui répond à plusieurs enjeux du territoire. On y retrouverait bien sûr les enjeux mis en avant lors des diagnostics du PAT :

    • préservation de l’eau,
    • renouvellement des générations agricoles,
    • résilience de l’économie agricole locale,
    • diversification et maintien des paysages,
    • savoir-faire en lien avec l’économie touristique.

 

                             2 – Faire système alimentaire local, le but d’un PAT

 

“Le développement économique c’est la réunion entre des proximités géographiques et des valeurs.”

Comme le souligne une participante, recréer une économie alimentaire locale c’est “refaire des liens entre des acteurs certes présents mais qui ne raisonnent pas encore ensemble”. Souvent, les acteurs économiques coexistent sans pour autant connaître les activités et compétences de leurs voisins. Ici le rôle de la collectivité est de donner des axes de travail et de réflexion. Les ateliers de travail, de prospective et de débat entre acteurs du territoire sont les bases de l’animation du PAT.

La place d’une collectivité auprès des acteurs économiques serait donc à trouver également comme chef d’orchestre d’une dynamique de mise en lien entre les acteurs. Cette mise en lien s’appuie sur une logique de complémentarités et non d’oppositions. Cela afin de tendre vers un véritable système alimentaire territorial. Ces complémentarités ne peuvent être comprises et partagées entre acteurs que si les intérêts individuels sont dépassés. Dès lors, on boucle avec le rôle de la collectivité qui est de créer une culture commune dans le territoire (cf. paragraphe précédent).

 

                          3 – La diversification pour privilégier une économie agricole plus solide

 

Enfin, l’agriculture étant reconnue par tous les PAT comme une activité économique à part entière sur le territoire, la collectivité doit agir en faveur de sa résilience. Très souvent dans les territoires aujourd’hui, l’économie agricole repose en majorité sur une seule filière reposant sur un seul modèle. La réflexion qui s’ouvre alors autour de la souveraineté alimentaire et des circuits courts et de proximité pose des arguments en faveur de la diversification. La collectivité est encore une fois parfaitement légitime pour axer sa stratégie autour du “rééquilibrage” du paysage agricole local. Ainsi, le PAT favorise une offre plus diversifiée dans le territoire, porteuse d’un paysage agricole et alimentaire aux modèles et filières variés pour un territoire plus robuste face aux crises.

Néanmoins, cette diversification ne se décrète pas. La transition coûte beaucoup aux entreprises agricoles mais aussi alimentaires. Elle remet en question de nombreuses habitudes et implique des savoir-faire à reconquérir. Le plus gros frein au changement de pratiques aujourd’hui est financier. Ici encore, le PAT peut avoir un rôle facilitateur en offrant un environnement économique favorable qui permette aux producteurs d’assurer leur transition en limitant les risques au maximum.

On découvre dès lors à la collectivité un rôle d’ensemblier du système alimentaire local. Elle peut intervenir en appui aux acteurs privés pour favoriser un passage à l’action le plus serein et éclairé possible.

 

 

 

 

Vous souhaitez en savoir plus ? Contactez-nous !

 

Coline BABAUDOUChargée de mission Démarches alimentaires de territoire / Revitalisation des centres-bourgs

E-mail : coline.babaudou@pqn-a.fr

Tél : 06 73 63 17 12

 

Zoé PUJOL, Chargée de mission Démarches alimentaires de territoire / Installation en agriculture

E-mail : zoe.pujol@pqn-a.fr
Tél : 06 31 21 56 09

 

 

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